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Le deuil en Limousin
Le deuil en Limousin
Ce "pays vert" aux marges du
Midi, où l'on entretient toujours le culte naturel de la Mort et de la Vie".
Formé à l'ouest du Massif Central,
par les départements de la Haute- Vienne, de la Creuse et de la Corrèze, autour de sa
capitale Limoges, le Limousin est une terre de traditions qui garde la mémoire des
comportements spirituels d'une vigoureuse et très ancienne civilisation.
Lemovice chez les Celtes, Etat gaulois
(Civitas) romanisé et christianisé, champ de nombreuses luttes historiques, le Limousin,
pays de troubadours et de langue d'oc, a vécu jusqu'à nos jours, populaire et rural,
souvent replié sur lui-même, dans la fidélité à une vision du monde invisible, des
légendes, des symboles et des rites de son âme.
"Entre profane et sacré, entre
paganisme et christianisme, des vierges ou madones intemporelles vei1lent encore aux
abords des fermes et des villages".
Ces vers d'un poète limousin,
traduisent bien l'influence du moment de la mort dans la pensée paysanne. Moment du
passage de vie à trépas, il est surtout moment de la séparation de l'âme et du corps,
celui qui ouvre le rassemblement de la communauté humaine autour du défunt.
L'âme, immatérielle, nébuleuse et
mystérieuse est destinée à l'espace, au ciel ; le corps au tombeau, à la terre. Cette
croyance centrale, païenne et chrétienne, est vivace et des Limousins disent que les
étoiles filantes perçues la nuit annoncent des morts à venir ou sont des âmes sortant
du purgatoire pour gagner le paradis.
Les enterrements sont encore
aujourd'hui, avec les baptêmes, les seuls événements qui réunissent les familles et
les voisinages, Beaucoup n'entrent à l'église qu'à cette occasion.
Le culte de la mort est en Limousin,
médité en pleine connivence avec la nature, les récoltes, les saisons. Il s'exprime
dans la fidélité à la terre et à la lignée par l'égard porté aux vieux qui sont le
lien avec les ancêtres disparus et dans des sentiments populaires forts, voués à la
lune, antique déesse astrale, "gardienne des morts" ou à son substitut
chrétien la Vierge Marie, elle aussi féconde et protectrice du reste de vie des morts et
de l'espoir d'éternité.
Face à la "Dame à la
faulx", qui a fait planer "une lourde nuée sombre dans la vie quotidienne des
campagnes limousines au siècle dernier", nombre de peurs et de croyances primitives
ont persisté au travers des légendes des veillées d'autrefois. Empreintes d'éléments
macabres où se côtoient des êtres de la nuit, revenants, loups garous (lébérous) et
monstres ténébreux, celles des (Lavandières de la nuit" en Creuse, de la
"Chasse volante", nommée aussi Chasse galery ou galérienne", (Chasse à
Rigaud) en Corrèze, évoquent ces démons qui poursuivent les âmes errantes de
malheureux, morts sans l'absolution de leurs péchés ou celles de petits trépassés, non
baptisés.
Qu'elles cherchent à trouver
protection contre la mort ou à l'exorciser par des récits, ces superstitions ont signé
l'environnement rural de symboles magiques, parfois très anciens : mégalithes, pierres
levées, croix de croisées de chemins ou de fermes, calvaires et vierges de carrefours,
niches de statuettes sacrées .
DES DEUILS PARTAGES
En Limousin, la foi de la mémoire aux
disparus se manifeste par maints parcours cérémoniaux ou processionnels : fêtes de
l'Assomption - de pleine Lune et pleine moisson - dédiée à la Vierge Marie, Ostensions
millénaires du diocèse de Limoges consacrées aux reliques de saints limousins, fête
des morts de la Toussaint, cantiques populaires en langue limousine des cycles reconnus de
la naissance et de la mort du Christ, pauvre parmi les pauvres, ainsi que les
commémorations aux monuments aux morts.
Ces dernières, cortèges silencieux en
souvenir des victimes des deux guerres, soldats de 1914, enfants de maquis de 1940,
martyrs de 1944, Tulle, Oradour Sur Glane, sont autant de témoignages, au fil du
calendrier, des longs deuils pris dans la pierre et l'âme du pays.
D'autres coutumes, un peu oubliées, de
ces appels des défunts, marquent toujours le foyer paysan, Ainsi la "crêpe de
l'absent" que l'on conservait, sur une armoire, à la Chandeleur, en mémoire du
dernier mort de la maison ou encore le buis béni que l'on portait sur les tombes le jour
des Rameaux .
Car le deuil concerne tout le monde en
limousin. Celui des femmes, rapporté par André Malraux dans ses mémoires de résistant,
se symbolise par sa mante, (grande cape noire), sans manches, qui couvre tout le corps et
que les veuves portent, avec une coiffe, des années durant.
Le deuil des animaux, étonnant,
concerne plus les bovins et les abeilles. A la mort du maître, il appartenait au
successeur de celui-ci d'annoncer la nouvelle aux bufs et aux ruches en prononçant
solennellement les formules rituelles : "Lo Mestre es mort" ou "Vostre
Mestre es mort", "Avetz un novel Mestre".
Quand ces bêtes devaient porter le
corps on évitait de leur donner des coups pour les faire avancer et l'on sortait les
autres pour le passage du cercueil. Des voiles de crêpe noir étaient fixés au sommet
des ruches ou au-dessus des portes d'étables. Dans certaines fermes, on paraît de ce
tissu "1'arbre sacré", planté lors d'une naissance.
DES MOMENTS D'INTENSE EMOTION
Quelques coutumes se perpétuent ainsi
en montagne limousine. Celle de "jacasser l'écuelle" du maître défunt, sur la
pierre d'un menhir ou d'un socle de croix de carrefour à la sortie du village, ouvre la
période du deuil et ferme celle des funérailles après "Les morthalas", repas
funéraire copieux, souvent vécu comme une fête, avec jambon, charcuterie et mets
préparés ou choisis par le disparu avant sa mort. L'enterrement et l'ensevelissement
sont des moments d'intense émotion, Ils réunissent tout le village pour les
condoléances à la famille, rangée par ordre de parenté proche avec le défunt, à la
sortie du cimetière ou de l'église. Parfois pénibles, ces effusions, du côté des
Monédières, avaient lieu dans la chambre mortuaire. La veuve se mettait au lit et
recevait, à son chevet, les condoléances des parents et des voisins.
La mise du cercueil en fosse se ponctue
par les bénédictions et le "geste du blé semé", chacun jetant une poignée
de terre dans la tombe. En région de Bugeat, avant d'être porté au caveau, le cercueil
devait heurter trois fois la table de Communion à l'église où sont données des messes
"Assur le corps", puis, au "bout de l'An", en anniversaire.
Le transport du corps, se faisait
autrefois en charrette traînée par des bufs en direction de l'église.
Le mort, allongé les pieds en avant -
sauf s'il s'agissait d'un suicidé qui devait être emmené la tête passant la première
- était porté dans sa caisse par des voisins et des parents jusqu'au bout du village.
Les préparatifs de l'ensevelissement
restent les mêmes dans tout le Limousin. Le mort est lavé et vêtu de ses plus beaux
habits, son costume de noces pour un homme, sa robe de mariée pour une femme ou de
baptême pour un enfant.
Placé dans
le cercueil, on pose à ses côtés un objet ou un fruit familier ou parfois particulier.
Dans le Limogeois, un chapelet au bras droit, un crucifix entre les mains, son chapeau à
ses pieds "pour dire Mnjour à Saint Pierre", le mort était accompagné du
journal de parution de son décès avec, dans la main, de la monnaie pour payer son voyage
au paradis.
Vers Eymoutiers,
on lui versait un peu de farine dans la bouche. C'est ai paré, exposé, que le mort
reçoit ses dernières visites et bénédictions avec le défilé familial et le
voisinage.
Auparavant, sa
chambre a été nettoyée, préparée, tendue de draps blancs piqués de lauriers. Les
fenêtres ont été fermées, les volets clos, les miroirs et glaces voilés, son lit
refait, le matelas changé ou la paille de la pilasse brûlée , comme en Bas-Limousin.
L'eau des seaux, le lait des pots jetés, sur sa table de nuit, on a disposé une coupelle
d'eau bénite de Pâques, avec un rameau de buis, Tous les meubles sont bérùs et le
cierge de la Chandeleur est allumé.
Bien avant que le glas ne sonne
"Las laissas" (les Regrets) - 9 coups pour un homme, 7 pour une femme, 5 pour un
enfant - ses yeux auront été fermés sur une autre lunùère et les aiguilles de la
pendule arrêtées au moment précis de sa mort . Son agonie aura-t-elle duré, malgré
les attentions pour l'abréger, en faisant brûler dans l'âtre la "Cosse nau"
(bûche de Noël), ou pour retarder sa fin en faisant se consumer un joug ? Aura-t-on
entendu dans la nuit, le cri de la chouette, des craquements de meubles, des chiens aboyer
la "camarde" ? Peu importe ces présages de mort, le paysan limousin verra la
mort venir sereinement et son âme immortelle filer vers les étoiles et confirmer ainsi
l'adage qui affirme qu'en Limousin "on vit, on meurt, c'est tout simple".
Frank CIMART.
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