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Le deuil en Corse
Le deuil en Corse
Quelqu'un rend l'âme dans l'ombre
fraîche, remplie d'yeux et de chuchotements, le froid murmure du sentir expirant.
Peut-être son ultime pensée ira-t-elle au dernier sillon qu'il traçait hier, cette
terre qu'il travailla, où il fit jaillir la récolte, et où désormais il reposera.
C'est le soir, et dès que s'échappe
le dernier soupir, un parent, un ami, allume un cierge et le place successivement dans
chaque main du moribond : puis il l'éteint et la fenêtre ou la porte reste ouverte, afin
que l'âme puisse prendre son vol vers le ciel. On ne la referme qu'après l 'enterrement.
LES LAMENTATIONS DES VIVANTS
En Corse, lorsqu'une
personne proche meurt, les femmes manifestent par des "succulus", autrement dit
des cris perçants, ainsi que par des lamentations. Les hommes, quant à eux, lancent des
imprécations contre le sort, ou contre le meurtrier et sa famille, à la suite d'un
meurtre.
On recouvre les miroirs,
car l'âme du défunt pourrait s'y prendre, on vide l'eau de tous les récipients, on
veille à ce que la pénombre règne dans les pièces. On s'occupe à faire la toilette du
mort, on ne l'habille d'aucun vêtements doublé ou croisé, on dépose son chapeau sur sa
poitrine, s'il s'agit d'un homme, et on lui ôte lacets, cravate et ceinture.
Le glas a sonné dans le
village : trois coups si le défunt est un homme, deux coups s'il s'agit d'une femme, et
une cloche double pour un enfant de quelques années.
Au Niolu, si l'homme
appartenait à une confrèrie, on le vêtait avec la bure des pénitents ("camisgia
bianca" et "capuccinu").
Dans le Sarfenais,
notamment au XIXème siècle, on sortait le mort hors de la maison, on l'exposait sur une
table "a tola"; car c'est là qu'il recevait les dernières visites des parents
et amis, et que les femmes venaient se lamenter sur leur sort et improviser le
"voceru".
Le "voceru" est
une sorte d'incantation, qui exacerbe le malheur pour le transmuer, à travers des mots et
des phrases non dénuées de connotation poétique. Le "voceru" rappelle, par
bien des côtés, le choeur de la tragédie grecque : la femme, dans cette scène de
déploration, constate le drame des proches autour d'elle et le sort injuste, elle
magnifie par des mots le milieu où la personne vivait, la nature, et, vision plus
générale, la condition humaine.
A cette scène rituelle s'ajoute le "caratolu", danse en spirale exécutée
collectivement par des femmes autour de la "tola".
L'église, en son temps,
combattit cette pratique que l'on ne retrouve plus guère après le XVIIIème siècle.
Comme dans nombre de
régions, l'enterrement d'un proche est l'occasion de réunions conviviales. Les hommes se
rassemblent en "'1l'es : bon, du vin, du café. Durant les jours qui précèdent
l'enterrement, une voisine prépare les "confortu", repas destinés à la
famille du défunt.
L'ENTERREMENT ET LA SEPULTURE
A la cérémonie
d'enterrement, chaque famille amie du village est représentée par au moins un de ses
membres, car comme dans bon nombre de traditions rurales, l'enterrement, tout comme le
mariage, est l'occasion de reconnaître les siens, ceux qui comptent. Les hommes sont à
l'avant du cortège, les femmes à l'arrière.
Au cimetière, lorsque le
cercueil a été glissé dans le sol, chacun, tour à tour, avant de repartir, jette une
poignée de terre dans la tombe.
Au retour de
l'enterrement, on s'interdit de rendre visite à la famille du défunt, car cela porterait
malheur.
Ceux qui n'ont pu se
rendre aux obsèques, dès qu'ils arriveront au village, pourront rendre visite à la
famille mais alors, la tradition veut qu'on ne lui offre rien.
En Corse, il existe
plusieurs types de sépultures. La première, l' "arca", est la plus ancienne,
elle a subsisté jusqu'au milieu du XIXème siècle, " l'arca" est une crte
mortuaire cise dans une église, ou dans une chapelle qui y est réservée. D'autres types
de sépultures sont plus tardifs, nés sous la férule des lois de la Révolution et de
l'Empire : des tombeaux privés, sur des propriétés plus ou moins éloignées de
l'église. On s'en doutera : ces propriétés, consacrées par une tombe, sont
inaliénables. Il arrive que l'on rencontre également dans un même village, a la fois
des sépultures en terre et des mausolées à case (sépultures aériennes) .
LE REPAS MORTUAIRE
Après avoir assisté à
la mise au tombeau, les membres du cortège vont au repas mortuaire :
"maghjaria". On sert alors le "brodu", bouillon de viande blanche
(veau) et vermicelles, qu'accompagnent le "tianu", ragoût de veau servi avec
olives, carottes ou haricots blancs.
Puis vient le fromage,
mais jamais de fruits, et ensuite le café et le verre d'eau-de-vie.
Les restes de ces repas
considérés comme sacrés sont distribués jusqu'à la dernière miette, et même
aujourd'hui, on les envoie par colis à ceux qui n'ont pas pu y participer.
Cette action de donner de
la nourriture "en l'honneur des morts" est inscrite dans les actes quotidiens,
évidents et naturels.
Un père et une mère
porteront le deuil pendant trois ans, les enfants le porteront jusqu'à ce qu'ils soient
mariés; un frère, une soeur, un jeune enfant porteront également le deuil pendant trois
ans; les veuves, elles le porteront définitivement.
Autrefois, on le faisait
notamment remarquer par un trait singulier : les hommes se laissaient pousser barbe et
cheveux; les femmes, quant à elles, se coupaient nattes et tresses.
LE LAIT ET LES CHATAIGNES DE LA TOUSSAINT
La Toussaint est
l'occasion, en Corse, de renouer avec la tradition de l'antique Fête des Morts. Les morts
étant supposés revenir dans les lieux où ils vécurent, les familles, avant d'aller
dormir, laissent un peu de lait et quelques châtaignes sur la table, ou sur le rebord
d'une fenêtre.
Le lendemain matin, on
interprète comme des signes de l'au-delà les traces laissées dans la cendre du
"fucone".
On fait des gâteaux,
"bastelle" ou "sciacce", que chaque membre de la famille offrira
autour de lui, aux voisins et amis, "pour ses morts".
"Ce jour là, le
"sgio" du village envoie à tous les foyers des quartiers de viande et des
"sciacce", sorte de chaussons ronds, pleins de brocciu et de raisins secs."
(Loenxi, 1 928).
A Bastia, pour la
Toussaint on fait la "salviata", singulier gâteau en forme de "S", de
20 à 30 centimètres de long avec de la farine de blé, du beurre, des oeufs, du sucre et
de la liqueur d'anis.
Franck CIMART.
POUR EN SAVOIR PLUS...
La présente évocation est inspirée
d'un fort beau livre :
"CORSE", paru aux Editions Christine BONNETON.
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