Le vécu et la perception
du deuil et des obsèques
|
|
Etude réalisée par le CREDOC.
|
|
|
|
|
Mort et société : un «non-dit» étouffant...
|
|
|
Cérémonial et ritualisation : une mort digne passe par l’appropriation des pratiques
|
|
|
Les pompes funèbres : un rôle central, une image ambivalente...
|
|
|
Le service funéraire : des prestations satisfaisante...
|
|
|
Les produits funéraires : des vecteurs de marchandisation du deuil...
|
|
|
|
|
Recherches
|
|
|
|
 |
|
Pompes funèbres >
Le vécu et la perception du deuil et des obsèques > La mort : un sujet tabou > Croyant ou non-croyant : le décalage entre déclaratif et vécu
La mort : un sujet tabou
Croyant ou non-croyant : le décalage entre déclaratif et vécu
Dans ce contexte douloureux, de refus de voir
l’autre “ partir ”, un questionnement majeur émerge : que
se passe-t-il après la mort ?
A cette question, les réponses traditionnelles des religions monothéistes
– essentiellement Juifs, Musulmans et Chrétiens pour la présente étude
– paraissent largement insatisfaisantes, simplificatrices pour les uns,
dogmatiques ou trop réductrices pour les autres, y compris pour des
personnes se déclarant croyantes.
La religion catholique notamment, semble cristalliser autour de ses exégèses
un capital de critiques alimentées par un grand nombre de personnes.
“ Après
la mort c’est une question très difficile ; quelque fois on est tenté
de dire qu’il n’y a rien, d’autres fois on est tenté de dire qu’il
y a forcément quelque chose, c’est quand on est confronté à un deuil
qu’on arrive à cette seconde pensée, on ne pense pas que ça puisse
s’arrêter comme ça ”
“ Je
me suis dit est ce que vraiment Dieu existe ? On m’a donné la réponse,
on m’a dit qu’on avait beaucoup péché, donc on était puni, mais
pourquoi puni ? Tout le monde pêche dans la vie... L’idée de punition je
trouve ça stupide, alors Dieu ou il n’est pas très intelligent ou il
n’existe pas... ” (Juive non
pratiquante).
Pour autant, très peu nombreux sont les interviewés qui conçoivent la
mort comme une fin, derrière laquelle il n’y aurait tout simplement “ rien ”.
L’idée du néant serait en effet une réponse trop négative aux
questions métaphysiques, renvoyant notre propre existence à l’absurdité
d’une absence de sens.
“ Je
pense que quand on vit un deuil, ce n’est pas il n’y a plus rien, je ne
pense pas que ce soit possible pour un être humain de concevoir le néant
total... ”.
Au contraire, un grand nombre de participants à l’étude s’interrogent
sur ce “ quelque chose ” qui vient après la mort, et comme
les réponses traditionnelles – enfer, paradis, résurrection des
morts,... – sont insatisfaisantes, chacun
se construit ses propres perceptions, son propre système de croyances,
personnelles, étayées par des lectures ou par des on-dit, de ce que peut
représenter “ l’après ”.
La religion bouddhiste – mais certains parlent de “ philosophie ”
- semble prendre une part de plus en plus importante dans ces nouveaux systèmes
de croyances.
“ Dans
les religions monothéistes telles qu'on les connaît, je ne suis pas
croyante. Mais j'ai ma croyance que je me suis forgée avec mes idées et ce
que j'ai pris à droite et à gauche... Pour schématiser, je crois en
quelque chose de plus grand que la terre, que l'univers, qui nous dépasse,
que nous ne connaissons pas. Je mets là dedans la survivance de l'esprit
après la mort ”.
“ Après la mort il y a une autre vie, une vie où l’on s'épanouit et où
l’on est relâché de toute contrainte et de tout souci, une vie épanouissante ”.
“ Pour moi il y a certainement quelque chose après la mort...
Quelques fois des gens ont vu la mort de près, sont presque entrés dans un
système... Ils disent que, au fond, ce n’est pas tellement dur de mourir,
on est pris par quelque chose, par une lumière, qu’on va vers la lumière,
et je crois que c’est ça, on va vers quelque chose et ça demande plus ou
moins longtemps pour être en pleine lumière. ..
Si on pense que derrière il n’y a rien, bon, surtout quand vous
souffrez... c’est très difficile ”.
“Je vois une vie spirituelle où les aspirations ne sont pas les mêmes
que sur terre. Il n'y a plus de souci, d'ambition, de compétition. Je vois
ça dans un autre monde totalement immatériel ”
“ Pour
moi, la mort c'est l'enveloppe
qui s'en va, notre âme perdure peut-être, je pense. Une réincarnation
humaine, je ne crois pas, matérielle peut-être, un animal pourquoi pas ”.
En fait, bien que très peu adhèrent au concept de réincarnation tel que défini
par le Bouddhisme ou l’Hindouisme, beaucoup s’interrogent, et la
croyance en une “ vie après la mort ” est de toute façon
majoritaire dans notre échantillon.
Au-delà d’une telle reconstruction, ce n’est pas parce qu’un être
disparaît qu’il échappe aux souvenirs, surtout si l’on a vécu avec
lui. La proximité, la quotidienneté de la relation passée perdurent.
C’est sans doute cela qui explique que nombreuses sont les femmes qui
s’adressent régulièrement à leur mari, à leur mère ou à leur enfant
décédé, avec à chaque fois le sentiment d’une “ présence ”
de la personne absente. Précisons que ces personnes ne semblent pas présenter
de profils psychologiques spécifiques, et qu’elles sont d’autre part
parfaitement intégrées socialement.
“ Je
peux très bien basculer dans une espèce d’irrationalité, en ayant
l’impression que ma mère m’a embrassée par exemple ”.
" Pour
moi il n’est pas mort, il est quelque part, je le sens dans la maison,
partout ”.
“ Je
sens sa présence mais je ne veux pas devenir zinzin, j’ai des copines qui
ne sont pas très bien... Elles parlent à leur mari décédé, si ça leur
fait du bien tant mieux pour elles ”.
“ Je sais qu’il n’est pas parti, il est là.”
“ Je
sens souvent sa présence : quand j’ai des ennuis ou quoi que ce
soit, je lui parle : tu te démerdes pour me trouver une solution à ça ou
ça, et le lendemain ou 2 - 3 jours après il y a une solution qui se présente...
J’avais quelque chose à demander à quelqu’un et je n’osais pas, c’était
important pour moi mais je n’osais pas, j’ai dit écoutes démerdes toi
mais il faut que ce soit cette personne qui m’en parle... 3 jours après
cette personne m’en a parlé, j’ai dit merci P.... ”.
A
ce niveau, la distinction croyant / agnostique, voire athée paraît peu
descriptive de la réalité des croyances intégrées : outre que
certaines personnes peuvent exprimer des attitudes non tranchées face à
cette question, nous nous sommes aperçus que certains qui se déclaraient
non-croyants témoignaient d’une sorte de foi en l’existence d’un “ au-delà ”,
alors que des personnes prétendument croyantes, face à la mort d’un
proche, pouvaient être prises de nombreux doutes.
En fait, la profession de foi –ou de non-foi- déclarée reflète bien
souvent la volonté
d’adhérer à une norme sociale liée à l’image que chacun a intériorisée
du “ croyant ” ou de “ l’athée ”.
Ainsi, beaucoup peuvent se dire non-croyants par rejet de la religion
catholique, souvent critiquée dans notre échantillon, et d’autant plus
qu’il s’agit de personnes ayant été élevées dans cette obédience -
alors que les mêmes peuvent exprimer par ailleurs une forte demande de “ croyance ”,
au sens d’une explication spirituelle acceptable de “ l’après ”.
“ Si
je suis croyant ? Oui et non... ”.
“ Si
Dieu est vraiment miséricordieux, comment se fait-il que certains soient
sauvés et d’autres pas ? Le paradis, si ça existe, c’est pour
tout le monde... Je m’interroge, je ne sais pas, je n’ai pas de réponses
à tout ça... ” (72 ans, ancienne militante des J.O.C,
catholique pratiquante, assiste quotidiennement à une messe).
" Disons
que les moments où je pense qu’il y aurait une volonté supérieure et
une autre dimension non matérielle de la réalité sont plus rares que les
moments où j’ai une vision complètement matérialiste... Parfois devant
l’ingéniosité de la nature... ou les moments où j’ai besoin de croire
que ceux que j’aime sont encore avec moi... A ce moment là je suis dans
une dimension, dans une sensibilité beaucoup plus irrationnelle... Tant
qu’on ne veut pas briser les attaches avec ceux qui sont partis, on s’éloigne
forcément de ceux qui sont là. Là on va peut être dans des endroits
disons, un peu dangereux, au sens où on est entre deux, on refuse la vie
quoi, parce que l’on a peur de quitter complètement ceux qui sont partis,
donc on est entre deux, entre deux mondes... ” (28 ans, athée).
Précisons qu’un système de croyance accepté et intériorisé –
non obligatoirement corrélé avec le déclaratif athée / croyant – peut
permettre une facilitation du travail de deuil.
Autrement dit, le fait de structurer mentalement “ l’après ”,
et ce quelques soient les convictions déclarées, semble apporter un réel
réconfort psychique : on accepte plus facilement la perte de l’autre
dès lors que l’on sait qu’il est “ ailleurs ”, tandis que
pour que les personnes n’ayant pas structuré leur représentation de
l’au-delà (“ après
il n’y a rien ” ), le vécu du deuil semble à la fois plus long et
plus difficile.
Par exemple, ces deux femmes, dont la mère est morte après une
hospitalisation de longue durée, et qui toutes deux leur rendaient des
visites quasi quotidiennes, réagissent très différemment au décès. La
première semble avoir accepté l’idée de la mort comme partie intégrante
de la vie. Elle a intériorisé tout un système de représentation,
relativement bien structuré, sur “ l’après ” :
" Très
jeune j’ai eu un grand-père qui est décédé, j’avais 4 ou 5 ans, et
c’était quelqu'un que j’adorais, et j’ai été m’allonger sur son
lit et je disais toi, je vais te réchauffer mon pépé, et c’est très
curieux j’ai un flash de mon grand-père, et je n’ai jamais eu tellement
peur de... je n’ai pas peur de la mort ”
La seconde paraît “ brisée ”. Le souvenir du décès,
survenu 7 mois avant l’entretien, l’obsède, et sa conception de “ l’après ”
engendre en elle une peur que l’on sent insupportable. C’est
probablement cette peur qui l’empêche de reprendre l’activité
professionnelle qui était la sienne avant que le décès ne survienne.
“ Je
n’y pensais pas, je la voyais toujours, je n’ai jamais voulu y penser...
C’est très très dur, j’ai pleuré... Mais en moi il y a quelque chose
qui s’est cassé ”.
“ Après
la mort il n’y a rien, il y a de la poussière ”
Lire tout le dossier
|